{"id":5325,"date":"2016-07-20T16:19:59","date_gmt":"2016-07-20T15:19:59","guid":{"rendered":"http:\/\/livre-europeen.eu\/?p=5325"},"modified":"2019-02-17T20:04:51","modified_gmt":"2019-02-17T19:04:51","slug":"limposteur","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/livre-europeen.eu\/?p=5325","title":{"rendered":"L\u2019Imposteur"},"content":{"rendered":"<div class=\"block -medium main\">\n<div class=\"inner\">\n<div class=\"tabs -js-tabs\">\n<table class=\" aligncenter\" style=\"width: 1080px; border-style: none;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"border-style: hidden; text-align: center; vertical-align: top; width: 262px;\">\n<h3>10\u00e8me laur\u00e9at du prix du livre europ\u00e9en<\/h3>\n<h4>cat\u00e9gorie : Roman<br \/>\npays : Espagne<\/h4>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-5669 size-full\" src=\"http:\/\/livre-europeen.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/L_Imposteur.jpg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"1000\" srcset=\"http:\/\/livre-europeen.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/L_Imposteur.jpg 604w, http:\/\/livre-europeen.eu\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/L_Imposteur-181x300.jpg 181w\" sizes=\"(max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/strong><\/td>\n<td style=\"border-style: hidden; vertical-align: top; width: 786px;\">\n<h1>L\u2019Imposteur<\/h1>\n<h2>Javier Cercas<\/h2>\n<hr \/>\n<ul>\n<li><strong>Editeur : <\/strong>Actes Sud<\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/www.actes-sud.fr\/catalogue\/litterature-etrangere\/limposteur\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Retrouver le livre sur le site de l\u2019\u00e9diteur<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"block -medium main\">\n<hr \/>\n<h3 class=\"inner\" style=\"text-align: center;\">Discours de l&rsquo;auteur\u00a0\u00e0 l&rsquo;occasion de la remise du Prix du livre europ\u00e9en 2016<\/h3>\n<p><em>En premier lieu, je tiens \u00e0 remercier du fond du c\u0153ur le jury qui m\u2019a accord\u00e9 ce prix. Ensuite, je veux dire que ce prix compte beaucoup pour moi, parce qu\u2019il est accord\u00e9 par le Parlement Europ\u00e9en.<\/em><br \/>\n<em>Pendant des si\u00e8cles, l\u2019Europe a \u00e9t\u00e9 la grande illusion de beaucoup d\u2019Espagnols\u00a0; conscients de vivre depuis le d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle dans un pays de plus en plus isol\u00e9, de plus en plus enfonc\u00e9 dans la pauvret\u00e9, l\u2019inculture, l\u2019absence de libert\u00e9s, l\u2019obscurantisme et la fiction de l\u2019Empire, depuis le milieu du XVIIIe si\u00e8cle les meilleurs de mes anc\u00eatres ont senti que l\u2019Europe \u00e9tait une promesse r\u00e9aliste de modernit\u00e9, de prosp\u00e9rit\u00e9 et de libert\u00e9. Aujourd\u2019hui, la grande majorit\u00e9 d\u2019entre nous le sentent encore, c\u2019est pourquoi l\u2019Espagne n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un des pays les plus europ\u00e9istes de l\u2019Union. Je crains qu\u2019en ce moment-m\u00eame nous manquions de raisons de nous sentir fiers d\u2019\u00eatre espagnols, mais celle-ci en est une. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit que l\u2019id\u00e9e d\u2019une Europe unie est la seule utopie raisonnable que les Europ\u00e9ens aient forg\u00e9e\u00a0; nous avons forg\u00e9 plusiers utopies atroces \u2013 des paradis th\u00e9oriques transform\u00e9s en enfers bien concrets \u2013, mais \u00e0 ma connaissance une seule est raisonnable, celle-ci\u00a0: une utopie qui, comme vient de le rappeler Michel Serres, a permis qu\u2019apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale les Europ\u00e9ens connaissent \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9poque de paix et de prosp\u00e9rit\u00e9 la plus longue depuis la Guerre de Troie\u00a0\u00bb. Cela dit, j\u2019ajouterai que le roman moderne n\u2019est pas seulement un des plus beaux fruits de cette utopie, mais aussi celui qui lui ressemble le plus, son embl\u00e8me parfait\u00a0; la preuve en est que ses deux traits les plus remarquables appartiennent aussi \u00e0 l\u2019Europe unie\u00a0: son caract\u00e8re hybride, m\u00e9tis, et sa nature antidogmatique.<\/em><br \/>\n<em>Le roman moderne est l\u2019invention absolument g\u00e9niale d\u2019un Espagnol, Miguel de Cervantes, pourtant ce ne sont pas les Espagnols, mais certains Anglais, comme Lawrence Sterne ou Henry Fielding, qui ont les premiers appris \u00e0 fond les enseignements de Cervantes et en ont assur\u00e9 la continuit\u00e9; par ailleurs, ce ne sont ni les Espagnols ni les Anglais, mais un Fran\u00e7ais, Gustave Flaubert, qui a assum\u00e9 la t\u00e2che immense d\u2019\u00e9lever au rang d\u2019art noble ce qui jusqu\u2019alors avait \u00e9t\u00e9 pour presque tout le monde un simple divertissement\u00a0: et c\u2019est un fait que personne n\u2019a mieux assimil\u00e9 Flaubert que James Joyce, un Irlandais qui \u00e9crivait en anglais et qui a presque toujours v\u00e9cu en exil sur le continent, ou qu\u2019un Tch\u00e8que qui \u00e9crivait en allemand et s\u2019appelait Franz Kafka, de m\u00eame que c\u2019est un fait que peu d\u2019\u00e9crivains actuels ont \u00e9t\u00e9 aussi fid\u00e8les au legs de Kafka et de Joyce que Milan Kundera, un Tch\u00e8que qui a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire en tch\u00e8que et a fini par \u00e9crire en fran\u00e7ais. Le roman moderne est un genre m\u00e9tiss\u00e9, non seulement parce que Cervantes l\u2019avait ainsi cr\u00e9\u00e9 \u2013 un genre contenant tous les genres et se nourrissant d\u2019eux tous \u2013, mais parce que son histoire est l\u2019histoire d\u2019un m\u00e9tissage profond de langues et de cultures. Cependant, le roman moderne est aussi un genre antidogmatique. Parce que ses v\u00e9rit\u00e9s ne sont ni claires, ni univoques, ni tranch\u00e9es, mais au contraire ambigu\u00ebs et \u00e9quivoques, essentiellement ironiques. Sans aucun doute, don Quichotte est fou, fou \u00e0 lier, il a perdu la boussole, mais en m\u00eame temps c\u2019est l\u2019homme le plus lucide et le plus sens\u00e9 du monde\u00a0; sans aucun doute, don Quichotte est un personnage risible, comique, grotesque, mais en m\u00eame temps c\u2019est un personnage noble et h\u00e9ro\u00efque, \u00ab\u00a0le roi des hidalgos, le seigneur des tristes\u00a0\u00bb qu\u2019a chant\u00e9 un grand po\u00e8te nicaraguayen, Rub\u00e9n Dar\u00edo. Telles sont les v\u00e9rit\u00e9s du roman\u00a0: des v\u00e9rit\u00e9s contradictoires, plurielles, polyfac\u00e9tiques et paradoxales, essentiellement ironiques. Et en inventant un genre qui conna\u00eet un succ\u00e8s retentissant fond\u00e9 sur cette sorte de v\u00e9rit\u00e9s, Cervantes a cr\u00e9\u00e9 une authentique arme de destruction massive contre la vision dogmatique, moniste, ferm\u00e9e et totalitaire de la r\u00e9alit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><em>C\u2019est contre cette vision qu\u2019est n\u00e9e l\u2019Europe moderne, l\u2019Europe de la raison, de la libert\u00e9, du bien-\u00eatre et du progr\u00e8s\u00a0; c\u2019est contre cette vision \u2013 et contre les totalitarismes et les nationalismes purs et durs ou oppos\u00e9s au m\u00e9tissage qui ont plong\u00e9 le XXe si\u00e8cle dans un bain de sang \u2013 qu\u2019est n\u00e9e l\u2019Europe unie. Cette vision, autant ne pas nous leurrer, menace de revenir maintenant, ou elle revient d\u00e9j\u00e0, comme si nous voulions donner raison \u00e0 Bernard Shaw, qui \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0La seule chose que nous apprend l\u2019exp\u00e9rience, c\u2019est que l\u2019exp\u00e9rience ne nous apprend rien\u00a0\u00bb. Car, contrairement \u00e0 ce que nous avons coutume de penser, l\u2019histoire se r\u00e9p\u00e8te toujours, mais sous des formes si diff\u00e9rentes qu\u2019il est parfois difficile de la reconna\u00eetre. Aujourd\u2019hui ce n\u2019est pas m\u00eame difficile\u00a0: aujourd\u2019hui, apr\u00e8s que les Britanniques ont commis la folie de s\u2019isoler de l\u2019Europe, comme s\u2019ils \u00e9taient des Espagnols du XVIIe si\u00e8cle, et apr\u00e8s que les Am\u00e9ricains ont confi\u00e9 le pouvoir \u00e0 un sinistre d\u00e9magogue, c\u2019est presque devenu un clich\u00e9 de comparer notre \u00e9poque \u00e0 celle des ann\u00e9es trente, au point que certains historiens se sont cru oblig\u00e9s de rappeler les diff\u00e9rences entre ces deux \u00e9poques. Je trouve \u00e7a bien. Mais je trouve moins bien \u2013 en fait je le trouve t\u00e9m\u00e9raire\u2013 d\u2019oublier les similitudes entre cette \u00e9poque terrible et la n\u00f4tre\u00a0: une grave crise \u00e9conomique, le profond discr\u00e9dit des \u00e9lites et des institutions d\u00e9mocratiques et la r\u00e9bellion antisyst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, le retour du nationalisme et du totalitarisme sous la forme plus ou moins polic\u00e9e du populisme de droite et de gauche, le remplacement d\u2019une politique rationnelle et pragmatique par une politique \u00e9pique et sentimentale, le recours politicien au mensonge en doses massives. On pourrait m\u00eame aller plus loin. On pourrait en effet se demander si, apr\u00e8s soixante ans de paix et de prosp\u00e9rit\u00e9, l\u2019Occident \u2013 et pas seulement l\u2019Europe \u2013 n\u2019incube pas une sorte de grand ennui semblable \u00e0 celui qui, comme le rappelle George Steiner, s\u2019incubait apr\u00e8s les cent ans de paix et de prosp\u00e9rit\u00e9 relatives qui succ\u00e9d\u00e8rent aux guerres napol\u00e9oniennes, un \u00e9tat d\u2019\u00e2me qui produisit une soif d\u2019intensit\u00e9 collective et un d\u00e9sir secret de destruction et de mort, tellement visible dans l\u2019art de cette \u00e9poque-l\u00e0 (\u00ab\u00a0La barbarie plut\u00f4t que l\u2019ennui\u00a0!\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9tait exclam\u00e9 Th\u00e9ophile Gautier), et qui devint le carburant id\u00e9al pour les deux guerres mondiales qui d\u00e9truisirent l\u2019Europe alors que tant de gens pensaient qu\u2019une nouvelle guerre en Europe \u00e9tait devenue presque impossible\u2026 Mais j\u2019exag\u00e8re peut-\u00eatre. Peut-\u00eatre je me laisse emporter par le pessimisme\u00a0: en d\u00e9finitive, il est encore temps de faire mentir Bernard Shaw et d\u2019\u00e9couter Cervantes, qui a \u00e9crit que l\u2019histoire doit \u00eatre \u00ab\u00a0mod\u00e8le et le\u00e7on pour le pr\u00e9sent, et avertissement pour l\u2019avenir\u00a0\u00bb. En tout cas, une chose me semble certaine, c\u2019est que, dans cette \u00e9poque sombre, l\u2019Union europ\u00e9enne non seulement continue d\u2019\u00eatre le projet politique le plus ambitieux du XXIe si\u00e8cle, notre seule utopie raisonnable, mais tout simplement le grand espoir de la d\u00e9mocratie dans le monde. Il est vrai que, telle qu\u2019elle fonctionne actuellement, l\u2019Union europ\u00e9enne ne peut satisfaire personne, que ses d\u00e9fauts et ses insuffisances sont \u00e9normes et ses probl\u00e8mes colossaux, mais cela signifie simplement qu\u2019il y a encore beaucoup de travail \u00e0 faire. Nous, les romanciers europ\u00e9ens, nous devons faire le n\u00f4tre, qui consiste \u00e0 suivre l\u2019exemple de Cervantes\u00a0; mais vous, le personnel politique de l\u2019Europe, vous devez aussi faire le v\u00f4tre, qui tout bien pes\u00e9 est \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame\u00a0: construire une Europe plus cervantine, c\u2019est-\u00e0-dire plus antidogmatique et plus m\u00e9tiss\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire plus libre, plus prosp\u00e8re, plus forte et plus unie. Au nom de l\u2019int\u00e9r\u00eat de tous, je vous souhaite bonne chance.<\/em><br \/>\n<em>Merci beaucoup.<\/em><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<h4>2016, Laur\u00e9at, Roman, Espagne<\/h4>\n<h1><span style=\"font-weight: 200;\">L\u2019Imposteur<\/span><\/h1>\n<h2><span style=\"font-weight: 200;\">Javier Cercas<\/span><\/p>\n<h2>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5669,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[311],"tags":[449],"genre":[459],"annees":[465],"wps_subtitle":"","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5325"}],"collection":[{"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5325"}],"version-history":[{"count":10,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5325\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9742,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5325\/revisions\/9742"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5669"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5325"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5325"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5325"},{"taxonomy":"genre","embeddable":true,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fgenre&post=5325"},{"taxonomy":"annees","embeddable":true,"href":"http:\/\/livre-europeen.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fannees&post=5325"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}